L’arbre généalogique

arbre genealogique

Ou la représentation d’un imaginaire de la parenté

La première fois que l’on m’a demandé de réaliser un arbre généalogique, j’ai été particulièrement surprise de l’évidence d’une telle commande. Comment n’avais-je pas encore pensé à cette forme si spéciale, si cohérente envers ma boussole « Nous sommes les ancêtres de demain » ? Alors bien entendu, j’ai plongé dans un travail de recherches sur l’histoire de ses représentations, j’ai commencé à fouiller en tous sens afin de saisir quelles solutions avaient développé nos ancêtres (justement) afin de rendre visible & lisible une telle masse de données. Cela va sans dire, oralement, « le neveu du grand-père de l’arrière-oncle de ta tante » ne produit qu’un coup de massue, et noyé dans les méandres d’une quantité de liens à démêler, l’esprit abandonne vite le chemin de la compréhension. Alors laissez-moi vous guider au sein d’une forêt ancestrale & pleine de mythes !

Arbre généalogique relatif aux rapports existant entre les familles Fesch et Burgy de Bâle et la famille Bonaparte, estampe, 1800-1869. Consultable sur Gallica.bnf.fr

Généalogie, de quoi parlons-nous ?

Le terme « généalogie » vient du grec γενεά genea, « génération » et λόγος logos, « connaissance ». Plutôt limpide comme construction linguistique, on en déduit aisément qu’il s’agit d’une recherche permettant de connaître les relations de parenté & de filiation au sein d’une famille, au fil des générations. Historiquement, on sait à quel point ces recherches étaient importantes dans les familles nobles car un arbre arborant des ancêtres notables (ou même divins, saints, héroïques, etc.) permettait d’assurer sa position dans la noblesse par une légitimation d’autorité. Cette pensée a tout à voir avec la notion d’héritage dont nous sommes encore de nos jours les héritiers.

Arbre complet, agnatique, cognatique

Arbor agnatorum et cognatorum, Bérenger, Fernand.
Éditeur  :  (Tolosae), 1552. Consultable sur Gallica.bnf.fr

Lorsque l’on se lance dans les recherches généalogiques, il existe différentes méthodologies selon ce que l’on souhaite trouver. L’arbre complet offre une vision complète des branches ascendantes paternelles & maternelles. On peut tout à fait faire le choix de ne commencer que par l’une de ces deux branches : dans le cas d’une recherche sur les ancêtres paternels, il s’agit de créer un arbre agnatique (du latin agnatus, « naître à côté de », parent du côté paternel). Dans le cas d’une recherche des ascendants maternels, il s’agit d’un arbre cognatique (du latin  cognatus subst. (composé de con- et natus) « parent par les liens du sang », parent du côté maternel). Un autre méthode de recherche est la lignée patronymique. On recherche tous les ancêtres portant le même patronyme (du latin patronymicum «nom donné d’après le nom du père», empr. au grec π α τ ρ ω ν υ ́ μ ι κ ο ς «qui porte le nom du père» (de π α τ η ́ ρ, π α τ ρ ο ́ ς «père» et de ο ́ ν ο μ α «nom»). Il est possible de remonter jusqu’à la période révolutionnaire en fouillant les archives afin de trouver les actes de naissance, mariage & décès des individus.

Ascendance, descendance

Le plus souvent, les recherches généalogiques se font sur l’ascendance d’un individu « racine », c’est-à-dire sur les ancêtres ayant engendré la lignée de cet individu. La ligne suivant l’individu racine énonce ses parents, la suivante ses grands-parents (aïeux), la suivante ses arrières-grands-parents (bisaïeux), la suivante ses arrières-arrières-grands-parents (trisaïeux), etc. Pour chaque génération, le nombre d’individu est multiplié par deux, ce qui donne en tout 31 individus pour la cinquième génération, celle des trisaïeux, qui sont quand à eux 16 individus. En remontant ainsi jusqu’en 1800, sur 8 générations, on pourrait attendre un total de 255 individus, ce qui n’est pas rien ! Bien entendu, les résultats dépendent des archives que l’on est en mesure de retrouver, des manques apparaissent inévitablement.

La descendance quant à elle vise à rechercher tous les descendants d’un individu. Contrairement à l’ascendance dont on peut prédire le nombre (chaque couple pour chaque individu), la difficulté de la recherche est ici l’impossibilité de prédire le nombre de descendants en amont. Seules les archives que l’on pourra trouver permettront de déterminer le nombre d’individus.

De la représentation des données

Lors de la première commande que j’évoquais en introduction, je me suis retrouvée face à une liste de noms, de prénoms, de dates & de lieux dont je ne savais pas encore de quelle manière j’allais bien pouvoir les agencer dans l’espace de ma page ! Composer une centaine de mots nécessitant une marge bien spécifique pour chaque groupe représentant l’individu, ce n’est pas aussi naturel & évident qu’un texte d’une centaine de mots comme un poème. Impossible d’écrire à la suite toutes les données, il me fallait faire un vrai travail de composition. Alors, pour ne pas réinventer la roue, j’ai commencé par mener des recherches sur les représentations d’arbres généalogiques.

Des mots & des dessins

Le fil conducteur des analyses d’arbres qui vont suivre est de s’interroger sur le rôle que joue le dessin par rapport aux données textuelles. Est-il simplement là pour orner la composition ? Vient-il compléter le texte, l’enrichir en terme de signification ? En d’autres termes, le dessin est-il un outil visant à renforcer le sens de l’arbre ou bien sert-il d’accessoire visuel, purement esthétique ?

Arbre généalogique, Éditeur  :  Tholosae, Date d’édition :  1542. Consultable sur Gallica.bnf.fr

Dans cet exemple de 1542, on voit combien le souci de la structuration des éléments en vue d’offrir une lisibilité efficiente a guidé l’auteur. Le dessin de nombreux cercles, tous de même dimension, alignés avec une indéniable rigueur, permet de composer une sorte de grille de lecture. L’écriture prend place dans ces cercles sur plusieurs lignes, le texte étant centré. Le dessin de l’arbre vient en arrière-plan de ces cercles afin de renforcer le cheminement du regard dans la composition : le tronc puis les branches dessinent pour ainsi dire les relations entre chaque individu & viennent unifier visuellement ce que représente l’arbre lui-même : l’union entre chacun des membres de la famille. La force de cet arbre réside dans le fort contraste entre le fond sombre & la clarté avec laquelle se dégagent les pastilles circulaires énonçant les individus. L’imparfaite symétrie des éléments végétaux de part et d’autre du tronc ainsi qu’au sommet de l’arbre offrent une représentation de la nature vivante, et donnent à la composition un dynamisme qu’une parfaite symétrie aurait bien trop figée.

Arbre généalogique de François I.er (1494-1547 ; roi de France) sur un semis de fleur de lys, estampe, Collection Michel Hennin. Estampes relatives à l’Histoire de France. Tome 4, Pièces 301-436, période : 1547-1559. Consultable en ligne sur Gallica.bnf.fr

Cet arbre de la généalogie de François Ier réalisé durant la période de 1547-1559 reprend le même principe du cercle dans lequel est rédigé l’identité de chaque individu, le texte est là encore centré. Des phylactères (rubans de paroles) viennent compléter les sommets de chaque lignée, accompagnés des blasons (héraldique permettant de reconnaître la famille représentée). Plutôt qu’une représentation végétale, le choix a été fait de réaliser des lignes doublées pour relier les individus, puis de tapisser l’arrière-plan de motifs de fleurs de lys alignées en quinconces. Ce travail est ainsi davantage conceptuel que l’arbre précédent, la schématisation est renforcée, la symbolique est concentrée sur l’héraldique & le symbole monarchique de la fleur de lys.

Arbre généalogique des Rois de Navarre, estampe, Collection Michel Hennin, Estampes relatives à l’Histoire de France. Tome 17, Pièces 1514-1605, période : 1610.
Consultable en ligne sur Gallica.bnf.fr

Dans le cas de cet arbre de 1610 représentant la généalogie des Rois de Navarre, les phylactères ont pris la place des cercles afin de mettre en avant-plan les informations sur les individus. Le texte est beaucoup moins normé : certains phylactères sont très longs, contenant plusieurs lignes alors que d’autres n’en contiennent qu’une seule ou sont très courts. La structure semble moins formelle que les arbres précédents, cependant l’alignement est conservé et les hauteurs similaires de phylactères renforcent l’impact visuel des mêmes générations. En arrière-plan, l’arbre prend racine en bas du format sur un paysage d’où surgissent deux châteaux dominant des collines. Ce paysage occupe le tiers inférieur de ce format portrait, le reste de l’arbre s’élevant dans un ciel suggéré par l’absence de décor dessiné. Un cavalier est représenté au premier plan, sur la gauche, donnant une grande vitalité à l’ensemble, renforcé par la posture cabrée du cheval. Ce sujet en mouvement nous invite à entrer dans la généalogie, nous guide vers les méandres de l’arbre. Les branchages sont davantage ligneux que feuillus. Des blasons ont été représentés suspendus à certaines branches, nouées par des rubans. L’arbre représentant une lignée de rois, la couronne y est représentée à chaque ligne de génération. L’ensemble offre une sensation beaucoup moins rigide que les arbres exposés précédemment, une vitalité très forte créée par la présence du cavalier & du paysage en arrière-plan qui augmentent la narration familiale (les deux châteaux présents se font témoins d’histoires propres à la lignée représentée). Avec cet arbre, nous arrivons à une célébration triomphante du narratif familial non pas seulement en usant des noms & filiations mais aussi grâce à l’usage d’éléments dessinés augmentant l’histoire de la famille, contextualisant le récit de leurs existences. L’arbre généalogique est ainsi une alliance entre texte & dessin, au service d’un mythe que l’on pourrait qualifier de « fondateur » pour les héritiers.

Portrait de Marie de Médicis, en buste, de 3/4 dirigé à gauche dans un médaillon ovale, fixé à un arbre généalogique, sur les branches duquel apparaissent les descendants de la Reine, estampe, Collection Michel Hennin. Estampes relatives à l’Histoire de France. Tome 35, Pièces 3081-3192, période : 1642. Consultable en ligne sur Gallica.bnf.fr

Nous voilà face à un arbre de 1642 dont une seule mention écrite a été choisie pour figurer sur la représentation : « Je couvre de mon ombre toute la terre ». Au centre de la composition, un portrait de Marie de Médicis, encadré par un dessin de branchages donnant en ses ramifications des fleurs dont sortent les descendants de la reine. Je trouve cette image des descendants très amusantes, évoquant quelque peu le mythe de naissance des « garçons dans les feuilles de choux ». L’arbre est ici envisagé sous son aspect symbolique de fertilité : Marie de Médicis a su faire fructifier la vie, des fleurs naquirent ainsi sa descendance. Chaque descendant est représenté par un portrait dessiné, parfaitement intégré graphiquement au dessin de l’arbre lui-même. Le panneau contenant la phrase est quant à lui représenté suspendu au portrait de la reine, noué par deux rubans. De part & d’autre du pied de l’arbre, un ange & une allégorie arrosent d’eau ses racines. L’ensemble offre une gamme de valeurs plutôt homogène, seul le portrait de Marie de Médicis est renforcé par un fond très sombre. Son emplacement central dans la composition & cette valeur foncée en font l’élément principal d’attrait du regard. La célébration de la fertilité de la reine est renforcée par la citation, en effet, plus il y a de descendants, plus l’arbre croît : plus il y a de feuillages, de fleurs & de fruits, et par conséquent son ombre s’étend elle aussi davantage sur la terre. On comprends alors que cet arbre très peu textuel vise nom pas une légitimation de renommée pour les descendants mais davantage une glorification du rôle déterminant de Marie de Médicis dans la lignée royale : c’est bien sa fécondité que vise à célébrer cet arbre.

Arbre généalogique des maisons d’Autriche et de Bourbon, gravé à l’occasion du mariage de Louis Dauphin et de Marie-Antoinette (16 mai 1770), estampe. Auteurs  :  Borghi, Michaël-Angelo. Graveur, Dessinateur ; Capponi, Lorenzo (1733-17..). Graveur. Collection de Vinck. Un siècle d’histoire de France par l’estampe, 1770-1870. Vol. 1 (pièces 1-186), Ancien Régime et Révolution. Consultable en ligne sur Gallica.bnf.fr

Nous voici en 1770. A l’occasion du mariage de Louis Dauphin & Marie-Antoinette, un arbre généalogique est gravé. Avec une grande réserve de la blancheur du support, nous voilà propulsé dans un univers céleste : au centre se trouvent deux figures comportant pour celle du haut un homme couronné chevauchant un oiseau avec des nuages en arrière-plan, un ange se dirigeant vers ce personnage & pour celle du bas des anges portant les armoiries des familles, dans un mouvement visant à les unir. La composition textuelle de la généalogie s’orchestre autour de ces deux figures dessinées : chaque nom & date sont inclus dans des étiquettes rectangulaires aux mêmes proportions & dont les bordures ont été ombrées sur le bas et les côtés droits. Le tout est orné d’un encadrement aux ornements végétaux que l’on trouve dès le moyen-âge dans les enluminures. Chaque individu est relié aux autres selon son positionnement dans la lignée par des lignes simples mais sombres, relativement épaisses. Cette composition respecte l’alignement des générations qui se veut une constante dans la représentation des arbres généalogiques. L’ensemble est très fin, produisant un effet de raffinement & de légèreté extrêmement cohérent par rapport au dessein céleste visé par les artistes. Il s’agit ici de célébrer la relation divine des lignées monarchiques.

Le dessin, un supplément qui ne sert à rien ?

Médailliers généalogiques, ou Tableaux des membres de chaque famille et de ses alliés, constatant leur degré de parenté ou d’alliance mutuelle, par M. Sorrel, impr. de N. Chaix (Paris), 1882.
Consultable en ligne sur Gallica.bnf.fr

1882, M. Sorrel publie un document que j’ai trouvé particulièrement intéressant. L’auteur pose en effet la question de la représentation de l’arbre généalogique et propose une forme appelée « médaillier« . Je cite la présentation qui en est faîte dans la publication :

Jusqu’à présent, les arbres généalogiques étaient dressé dans des vues héraldiques ou pour régler des droits de successions. Ils ne représentaient que les filiations successives, mentionnant seulement sur chacune les mariages qui les liaient l’une à l’autre.

C’est qu’en effet il paraissait assez difficile de faire figurer sur un seul et même arbre tous les membres des diverses familles qui se sont alliées entre elles.

Il fallait un arbre spécial pour chaque filiation particulière : le nombre en était souvent considérable : leur liaison n’était pas facile à saisir, et chaque arbre isolé sur feuille à part n’était qu’un document incomplet, généralement dénué d’intérêt de curiosité.

Mais ce qui paraissait difficile et n’avait pas encore été fait n’était pas impossible.

Or, par un procédé de son invention et dont il s’est assuré la propriété, M. Sorrel est parvenu à placer distinctement sur le même arbre non seulement les parents naturels, légitimes ou adoptifs, et leurs alliés à tous degrés, mais encore les parents et alliés de ces mêmes parents et alliés, ainsi que leur parrains et filleuls, ce qui pourrait s’étendre indéfiniment, sans autres limites que celles de la feuille de papier sur laquelle l’arbre est dessiné.

Médailliers généalogiques, ou Tableaux des membres de chaque famille et de ses alliés, constatant leur degré de parenté ou d’alliance mutuelle, par M. Sorrel, 1882

Alors comment se structure ce « médaillier » me direz-vous ? Nous arrivons ici à un degré de standardisation où seul le choix des personnes présentées dans les médailles font sens pour celui ou celle qui commande le médaillier. En effet, l’objectif ici est de permettre un grand nombre de commandes, il est par conséquent hors de question de travailler un dessin augmentant une symbolique précise en fonction de chaque famille. Cet arbre généalogique est un peu le premier arbre « Ikéa » visant le grand public.

Détail du médaillier de M. Sorrel

Si l’on zoom sur le médaillier, on constate que chaque individu est mentionné au centre d’un cercle (rappelez-vous, ce système était déjà usité en 1542 !). Tous les cercles ont les mêmes dimensions. Au-dessus du nom & des indications sur le statut et la vie de la personne se trouve la date de naissance de l’individu, au-dessous des éléments textuels figure la date de décès accompagné d’une croix symbolique. Les mariages sont signifiés par un plus petit cercle incluant la date de cérémonie, cercle positionné entre mari & femme en vue de les relier. A partir des cercles individus & mariages sortent des lignes fléchées en direction des descendants. Une ligne double figure une relation de fraternité ou de sororité.

Plus aucun végétal, anges, fleurs, branchages & autres fioritures. Nous parvenons ici à une rationalisation parfaite de l’arbre généalogique où la simplicité & la sobriété visuelle garantissent le nec plus ultra de la lisibilité. La ligne se fait droite, la flèche figurée par deux lignes droites de même longueur. Les lignes se font égérie de lisibilité, nous sommes face à une vision sans variations de valeurs, où tous les éléments sont au même niveau de lecture. Une vision se voulant profondément moderne, et qui me semble parfaitement corrélée au développement industriel de l’époque. Les machines liées à l’imprimerie offrent un plus grand potentiel de production, encore faut-il se conformer aux spécificités techniques qu’elles impliquent, et ces spécificités vont profondément affecter la manière dont on modélise les choses dans nos esprits.

Du bon équilibre

Ce petit tour d’horizon des archives consultables sur Gallica permettent de constater que le contenu textuel qui forme l’arbre généalogique ne s’orchestre jamais seul sur le format. Nous avons besoin de symboles et de systèmes graphiques pour signifier les relations entre chacun des individus. Plus encore, je dirais que le dessin joue un rôle essentiel dans la construction de la lisibilité de l’arbre. Quelle que soit la visée symbolique, sociale, politique de la création de l’arbre, le dessin se fait compagnon & allié en vue de construire un cheminement du regard, une narration qui augmente la capacité de l’arbre à transmettre une histoire. La modernité a permis une démocratisation de la création de l’arbre généalogique & la standardisation a frappé comme dans tant de domaines. Pour autant, le travail de composition des données généalogiques ne saurait faire l’économie de penser la vocation de la création : c’est en saisissant ce qui sous-tend la volonté de créer un arbre généalogique que l’on est en mesure de faire bon usage du dessin en vue de construire une composition pertinente, qui garantisse lisibilité & aventure du regard dans les méandres de l’ascendance.

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